Vase-communicant : Michel Brosseau

jamais ne se résoudre à la fuite

*****

(C’était donc tout mensonge, ma solidité ?)

H. Michaux, « Jouer avec les sons, Passages

*****

Tu t’étais cru fort, tout te paraissait tellement plus simple – tellement plus simple, combien de fois l’avais-tu répété ? – tu n’attendais plus rien, disais-tu, ce n’était que prendre ta voiture, avaler ces kilomètres, un aller-retour, sans plus, rien là de dramatique, non, tu n’aurais pas dit « blindé », pas ton vocabulaire, plus costaud peut-être, moins apte à devenir proie – il existait un mot, mais lequel ? – c’était si peu, le temps d’un week-end, sans attente, non, fini l’espoir ou la hantise d’un dénouement, tu croyais que du passé on pouvait se prémunir, qu’il suffisait d’un récit, qu’à force de brasser on savait mieux quels mots et qu’ainsi s’en défaire de ses charges, mettre à distance les cris douleur, apprivoiser les fantômes, l’aménager tout ce grand vrac de l’intérieur, tu croyais qu’en faisant bonne figure, qu’en avançant masqué sans n’attendre plus rien, parce que l’envie de souffler et des combats que l’on croirait diversion, à force, à force ils vous cachent l’essentiel, disais-tu, vous embrigadent dans leur néant, alors prendre la voiture et t’engager sur l’autoroute – au retour tu frôleras la mort dans la nuit, freiner encore, freiner, s’arrêter l’aire suivante et que les mots sortent pour se dire qu’on n’en veut plus de tout ça – pas même la musique cette fois-ci, la voix qui t’a portée raconte aux enfants, et tu te sens tellement loin, sans crainte aucune, tu le savais pourtant, il suffit d’un mot, d’un regard, pour un oui, pour un non, tu l‘as lu, soupesé, médité, oui, tu le connais ce matériau humain, il suffit d’un mot, d’un regard, et c’est plus qu’une plaie qui fait surface, pas de cloisons étanches, non, tout est là disponible, pas d’enchâssement au passé, matériau volatile, quelle différence, quand venu là pour un baptême, ou fêter majorité, pas de temps pour ce qui là, que corps s’élancent ou ratatinent n’était pas la question, que les voix tremblent ou les yeux s’obscurcissent n’importait pas, un mot, un regard, et ce qui figé, ce qui fige, disais-tu, quand la certitude de ne plus s’y reconnaître, quand la jouissance du devenir et du risque et que le clos et l’amer, passer, disais-tu, ne faire que passer, et jamais ne se résoudre à la fuite

******

Merci pour ce texte et cette photographie que j’adore, Michel.

A mes lecteurs : Michel Brosseau est à lire sur son blog, et aussi sur publie.net.

Les autres vases-communicants d’aujourd’hui (liste peut-être non exhaustive) :

Aedificavit et tentatives

Futile et grave et Juliette Mezenc

Lieux et Arnaud Maïsetti

L’employée aux écritures et Les hublots

Le blog à Luc et Enfantissages

Koukistories et Biffures chroniques

Soubresauts et Kafka transports

Pendant le week-end et Kill that marquise

Tiers livre et Fragments, chutes et conséquences

Scriptopolis et CultEnews

Liminaire et Litote en tête

Les lignes du monde et Abadôn

Pantareï et Eric Dubois

Les marges et Paumée


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8 Commentaires

  1. Michel
    RV

    J’avais grand hâte de voir ce nouveau vase communicant chez RV. Je l’attendais comme un petit train électrique à Noël (je suis vieux, vous savez. Je dois adapter les exemples à mon âge). Puis le train électrique est venu. J’étais heureux. Très heureux. J’ai lu. J’ai vu. J’ai regardé cette photo d’un masque suspendu. Un masque comme on en voit à Venise. Vos mots sont profonds. Ils touchent un sujet duquel j’ai tendance à m’éloigner. Est-ce que le mensonge est dans la fuite ou est-ce la fuite qui est mensonge? Permettez-moi maintenant de réfléchir. Vous m’avez donné à réfléchir. Vous me faites réfléchir. Je vais vous quitter pour m’exécuter. Dans le silence. Si je peux trouver un peu de nirvana au travers de cette réflexion, cela sera plus facile. Et puis, il y aura la « certitude de ne plus s’y reconnaître ». Mes salutations amicales.

    Pierre R. Chantelois
    Montréal (Québec)

    Réponse
    • touché par votre commentaire

      Michel

      Réponse
      • rvjeanney

         /  5 février 2010

        Michel, allez sur le blog de Pierre : le Québec y devient monts, merveilles, plaines et villes, un univers entier.

    • rvjeanney

       /  5 février 2010

      Pierre, merci pour votre visite sensible, et que c’est bon de partager ainsi la création ! Moi aussi j’aime les trains électriques, l’âge… bof, est-ce un paramètre si utile ? 🙂

      Réponse
  2. Denise

     /  5 février 2010

    Michel
    RV

    Oui, enfin vendredi ! Et j’en suis très heureuse. Heureuse de lire vos mots qui demandent beaucoup de réflexion. Je pense que la fuite ne sert à rien. Il faut assumer.

    J’aime la photo de ce masque.

    Merci pour ce beau partage.

    Avec mes meilleures salutations.

    Réponse
  1. Bloguer ou ne pas bloguer » L’amante, la Menthe, l’amiante

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